La double altérité : Une enquête sur la biphobie

La bisexualité est une orientation mal comprise qui n’échappe malheureusement pas à de multiples a priori, préjugés et par la même occasion au mépris, à l’humiliation ainsi qu’à toutes les autres formes de violences. Ainsi, la biphobie est un phénomène peu connu qui émane de personnes hétérosexuel-les mais aussi, paradoxalement, du milieu gay et lesbien.

Un questionnement sur les rapports qu’entretiennent les «bi-es » et l’univers LGBT peut s’avérer essentiel. Nous voyons le plus souvent la majorité hétérosexuelle occulter  bisexualité et phénomènes biphobes. Il peut donc paraître paradoxal d’affirmer l’existence de biphobie au cœur même des milieux LGBT. Il s’agira d’interroger la véracité de ce problème qui semble incongru ou loufoque au premier regard.

En effet, n’est-il pas orgueilleux de douter de l’ouverture d’esprit, de la tolérance des membres LGBT, ces derniers faisant figure de la diversité, de l’acception de la différence ? Ne symbolisent-ils pas à travers l’ambiance festive et folâtre de la gay Pride, la pluralité et la chaleur des couleurs de leur drapeau, la conception de la vie comme déploiement, expression de notre singularité, de ce qui nous rend « autre » mais fière de l’être ?

Voici alors une tache bien ardue de séparer la communauté LGBT de ce qui constitue leur essence, de la considérer non pas comme une communauté singulière mais particulièrement banale, c’est-à-dire avec leur lot de préjugés, de discriminations qui caractérise leurs membres.

Notre enquête commence dans un quartier « bobo » de la capitale, plus précisément dans le marais, connu pour ses galeries d’art, ses fallafels mais aussi pour ses bars gays et lesbiens à la mode. On y trouve aussi le centre LGBT paris ile de France, un lieu agréable et vivant où se retrouvent les membres de la communauté LGBT pour discuter, passer du bon temps. Le terrain semble alors être propice, le « marais » étant particulièrement connu par sa diversité culturelle, et ses bars branchés.

Ainsi, en interrogeant des personnes présentes dans ce centre sur les questions de biphobie, on pourrait croire celle-ci est inexistante au sein du milieu LGBT, expliquant qu’elle est « extrêmement minoritaire » et qu’au contraire les gays et lesbiennes « sont des gens ouverts ». «Il n’y a pas d’exclusion de bisexuels, au contraire!» déclare un militant de la cause homosexuelle.

 «C’est dans les bars, sur les réseaux sociaux où il y a le plus de crispation»

explique pourtant le coprésident de Bi’cause Vincent-Viktoria. «On a eu des cas de biphobie émanant de certains gays et lesbiennes». En effet, les réseaux sociaux et plus précisément sur certains sites de rencontres gays, on peut rencontrer des annonces avec comme description  «bis et alcoolos s’abstenir» ainsi qu’une multitude d’insultes et remarques méprisantes envers les personnes bi-es : «vous vous assumez pas gays», «c’est pas un site hétéro»

Le militant bisexuel rapporte aussi un cas dramatique de « biphobie extrême». Une personne ayant contacté l’association avait témoigné d’un viol de la part d’un homosexuel, «on parle de biphobie car la personne savait qu’il était bisexuel» remarque Vincent-Viktoria.

L’invisible sexualité

Par ailleurs, les bisexuel-les subiraient les mêmes propos de la part des hétérosexuel-les que des homosexuel-les notamment sur leur prétendue « hypersexualisation », ainsi que sur l’aspect chimérique et illusoire d’une « vraie » bisexualité. Ce ne serait alors qu’une orientation passagère, transitoire lié au refoulement de leur « vraie » sexualité sous-jacente, « T’es soit l’un, soit l’autre, mais pas les deux ». «Le bisexuel, c’est l’instable, c’est la personne volage voire l’obsédé sexuel » souligne Vincent Viktoria. «ils [les bisexuel-les] sont vus comme des personnes sulfureuses». « On retrouve aussi l’idée que la bisexualité ne serait qu’une mode, un truc d’artiste ».

Mais la problématique bisexuelle est invisible dans le champ médiatique, culturel. Le sujet est peu voire pas évoqué au quotidien chez l’immense majorité des français de sorte que les homosexuel-les eux même ne connaissent parfois pas les questionnements liés à la bisexualité. De surcroit, les bisexuel-les constituent une population comparable à celle des homosexuel-les. Selon un sondage IFOP-Têtu, réalisée en 2011, 3,5 % des interviewé-es se déclaraient homosexuel-les et 3 % bisexuel-les, un résultat qui contredit l’idée que la bisexualité n’existe pas ou qu’elle serait particulièrement minoritaire.

Historiquement, la cause bisexuelle a été  existante et c’est seulement dans les années 90 que l’acronyme LGBT incluant donc les « bi-es » est créé. Sociologiquement, alors qu’il existe une abondance de structures et d’associations gays ou lesbiennes, seul une seule association dont la portée est national est exclusivement bisexuelle en France.

La bisexualité ainsi que la biphobie seraient alors oubliés, occultés, mis au rang de l’anecdotique en comparaison des luttes strictement gays et lesbiens. «Il y a eu historiquement une priorisation des combats», « il fallait unir les forces entre personnes bi-es et personnes homosexuel-les pour le droit à l’homosexualité ».

Une cause priorisée

L’exemple de Daniel Guérin, un militant anarchique et bisexuel met en évidence la priorisation pour la lutte strictement homosexuelle. « Il [Daniel Guérin] n’allait pas dire « le Front homosexuel d’action révolutionnaire c’est bien, mais il faut donner toute la puissance à un Front bisexuel d’action révolutionnaire! » ». La question de la dépénalisation de l’homosexualité était de toute évidence la plus urgente des causes au siècle derniers.  Aujourd’hui, l’occultation est néanmoins à nuancer, « la bisexualité a de plus en plus le droit de cité » aux yeux de Vincent-Viktoria.

Si l’invisibilisation de la bisexualité tend à s’atténuer, il n’en est pas de même pour les actes de biphobie. Plusieurs raisons sont amenées pour expliquer l’émanation de comportements biphobes de la part d’homosexuel-les. Une des raisons avancées serait une forme de jalousie de la part de certains homosexuel-les, ces derniers étant agacés du « privilège » qu’aurait les bisexuel-les puisqu’ils collaboreraient à la fois à la communauté hétérosexuelle et homosexuelle. Ils pourraient ainsi dire changer d’orientation quand bon leur semble et donc ne pas subir les malencontres et mésaventures de la condition homosexuelle. « Selon certains gays ou lesbiennes, ils [les bisexuels] seraient des gays et lesbiennes qui ont le choix de style de vie à mener alors que eux n’ont pas ce choix ». Par ailleurs, aux yeux de certains homosexuel-les, les bisexuel-les seraient des homosexuel-les qui ne s’assument pas.

La réalité est tout autre, au lieu de bénéficier d’un double privilège, les bisexuel-les sont les victimes d’une double discrimination, de manière plus précise, d’une double altérité. « Ils sont doublement opprimés mais pas plus que les homosexuel-les, mais d’une manière différente» souhaite signaler le président de Bi’cause. « on est un peu incompris des uns, et incompris des autres».

La bisexualité, en effet, « ne rentre pas dans la logique de binarité». Elle est vu comme un «entre-deux », un phénomène transitoire, une manière de refouler son homosexualité mais pas comme une identité à part entière. De la même manière que les migrants, les SDF, les personnes handicapées, les bisexuel-les ne rentrent jamais vraiment dans une catégorie, dans une norme, en un mot dans la conformité.

Au contraire, selon les mots incisifs de la sociologue Catherine Deschamp, « la bisexualité, davantage qu’une identité elle-même, est une formidable fouteuse de merde». Elle explose notre relation à l’idée de genre, d’identité sexuelle. Reste alors à achever la construction de l’identité bisexuelle. Heureusement, Vincent-Viktoria nous explique «que la nature a horreur du vide».



 

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