Après #balancetonporc, quels espaces sécurisants pour les femmes? Entretien avec la Mutinerie

« Balance ton porc, non merci ! » proclamait alors Maya Khadra dans une tribune dans Libération. Le ton est donné : plaintif, incompréhension d’un soi-disant acharnement envers les hommes, violent à l’encontre des victimes. In fine, l’éternel retour est en marche : les hommes tentent de réduire la crédibilité des revendications des femmes. Cela se traduit par une absence de lieux pouvant accueillir un public inclusif femmes et personnes trans désirant pouvoir vivre leur sexualité dans un espace sécurisant sur la question du féminisme. Nous avons rencontré la Mutinerie, un des seuls bar proposant un espace de fête, de réflexion, de militantisme pour les femmes et les personnes trans.

 Acheté par Ju, un homme trans, le bar, qualifié d’alternatif est créé il y a 5 ans. Il est l’un des 3 seuls bars lesbiens de Paris qui pourtant compte plusieurs dizaines de bars gays. Actuellement dans un fonctionnement d’autogestion, La Mutinerie se revendique anticapitaliste. Les problématiques telles que le sexisme, l’homophobie, la transphobie, la biphobie et le racisme au sein de la société sont non seulement dénoncés par le collectif et les militant.e.s mais également réprimées à l’intérieur du bar. C’est la structure même du lieu qui suit des principes d’extrêmes gauche et de féminisme.

Il est impossible de déterminer un espace sécurisé dans une société qui ne l’est pas

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Julie Paumerie : Comment définissez-vous votre bar ? A quel public se destine-t-il ?

Ju : La mutinerie est d’une part un bar lesbien et d’autre part un bar inclusif pour les personnes trans. Elle est donc selon notre slogan : « par et pour les meufs gouines, bi, et/ou trans ». C’est un public qui souvent n’a pas d’autres lieux pour faire la fête sans que cela soit cher et dans un environnement sécurisant sur les questions du féminisme. Nous ne pouvons pas dire malheureusement que c’est un espace safe. En effet il est impossible de déterminer un espace sécurisé dans une société qui ne l’est pas. Nous avons cependant, vocation à l’être. Cela se traduit par une vigilance accrue pour les situations de sexisme, lesbophobie, biphobie, transphobie et de racisme et d’autre part par l’organisation de toute sorte d’événement dans cette optique. Toutes nos décisions sont prises par vote, notre fonctionnement en autogestion se veut être à l’encontre de la société patriarcale.

JP : Que pensez-vous de cette envolée médiatique concernant les agressions et les harcèlements sexuels commis à l’encontre des femmes et des personnes trans ?

J : Cette prépondérance, médiatique, fait surgir à la surface de la société une problématique de toujours. Si cela fait mettre en avant le nombre significatif, l’ampleur et la portée de ces agressions, tant mieux. Par contre les journalistes font un sujet nouveau et polémique de certains hommes qui selon moi parlent exagérément d’un acharnement à leur encontre. Nous sommes d’accord que cette oppression des femmes et des minorités est un fait sociétal depuis toujours.

Nous essayions que le lieu soit en connexion avec le militantisme que l’on crée sur le terrain.

JP : Quelles activités militantes proposez-vous pour lutter contre la société patriarcale ?

J : (Rire) C’est très flatteur mais nous n’avons pas forcément cette ambition, nous ne sommes pas sûr d’avoir un impact sur le monde extérieur. En revanche, à l’intérieur de notre bar nous essayons de faire avancer le combat féministe. Pour cela, on propose des projections de films, des débats, des permanences Outrans et parfois on accueille des associations qui utilisent nos locaux gratuitement en dehors des horaires d’ouvertures. On organise également la production de concerts avec des artistes queers et féministes qui sont gratuits. Le dimanche, nous avons une bibliothèque féministe intersectionnelle où c’est possible d’emprunter deux livres gratuitement

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Crédit Photo Emilie Pinsan, site de la Mutinerie

Un « hackerspace féministe » est également présent. Il s’agit d’un atelier où l’on enseigne des mécanismes d’autodéfense informatique pour apprendre à chiffrer ses emails pour sécuriser sa navigation et rendre inaccessible ses données. Le hackerspace organise aussi la création de jeux vidéo comme le dernier « clitospace », c’est donc à la fois ludique et politique. Il y a une réflexion anticapitaliste au-delà de la société patriarcale. Nous avons aussi des sexe party 2 fois par an. A cela s’ajoute, la proposition de cours d’autodéfense féministe qui ont lieu deux fois par mois. Parfois, nous organisons des ateliers « pancartes » avant les manifs. Nous essayions que le lieu soit en connexion avec le militantisme que l’on crée sur le terrain.

JP : Parlez moi de ces fameuses Sexe-Party…

J : C’est en effet la dernière activité que nous organisons. Tous les six mois, en non mixité, des femmes cis, gouines et/ou trans, peuvent venir et exercer leur sexualité ici de façon sécure. Cela a un sens fort car ce qui peut sembler juste superficiel et ludique démontre que les normes et les idées véhiculés par la société patriarcale que les femmes auraient moins de pulsions sexuelles que les hommes sont infondées. Que s’il y a autant de club gay pour baiser et pas pour les lesbiennes ça doit être une question de genre alors que c’est une question d’espace. C’est une question d’opportunité et c’est d’une certaine manière subversive sur les normes de genre.

JP : Comment arrivez-vous à garantir la sécurité de votre bar ? Particulièrement lors de ces sexes parties, comment assurer une sexualité libérée et sécurisée pour tout.e.s?

Ju. Nous avons organisé à deux reprises des sexes party et pour le moment tout s’est bien passé. Nous sommes plusieurs de l’équipe à passer dans l’espace, il y a deux personnes qui filtrent à l’entrée et aucun mec cis ne rentre, nous sommes très vigilent.e.s à cet égard. Nous garantissons que ce jour-là, tout particulièrement encore plus que les autres, il n’y ait aucun mec cis à l’intérieur. De plus nous faisons bien attention à ce que que les personnes ne consomment pas trop d’alcool par rapport à d’autres jours, et on insiste bien au micro pour signifier qu’au moindre problème nous sommes disponibles. Nous nous qualifions comme saferspace.

Nous avions beaucoup plus de problèmes d’agressions ou de harcèlements dans le bar, de bagarres où des hommes hétérosexuels venaient draguer comme une sorte de challenge à la mode des filles lesbiennes.

JP : La non mixité est-elle un vecteur de sécurité ?

Ju : Le vendredi et le samedi soir à partir de 22h nous filtrons l’entrée et les mecs cisgenres ne peuvent pas entrer seuls mais doivent être accompagnés de filles ou de personnes trans. La première raison est que, même les hommes féministes ou les hommes gays, tous bien intentionnés, étaient plus présents que les femmes. Or nous sommes arrivés à un moment où il y avait plus d’hommes cisgenres que de femmes dans un bar lesbien. D’autre part, le pouvoir d’achat. Nous sommes dans une société patriarcale où les hommes ont un pouvoir d’achat plus important que celui des femmes, il fallait donc contrebalancer la question du pouvoir d’achat en gardant un pourcentage de femmes plus important en installant un filtre artificiel. La deuxième chose, c’est qu’au début de la création de la mutinerie nous ne filtrons pas et nous avions beaucoup plus de problèmes d’agressions ou d’harcèlements dans le bar et de bagarres où des hommes hétérosexuels venaient draguer comme une sorte de challenge à la mode des filles lesbiennes. Il nous est apparu donc plus safer d’imposer ce filtre et cela s’est traduit par une baisse de 70% des conflits à l‘intérieur du bar. D’autant plus que nous sommes un des derniers bars lesbiens sur Paris, il nous est apparu essentiel de préserver une clientèle gouines, bi et inclusif trans. Notre objectif est donc de créer un espace commun par des oppressions vécues communes. Les difficultés rencontrées sont liées à ce filtre et c’est intéressant puisque l’on remarque que ce sont des mecs cisgenres hétérosexuels et le plus souvent non racisés qui créent des scandales alors qu’ils ne se font recaler de nulle part et ne subissent pas d’oppression quotidienne liée à leur genre ou à leur orientation sexuelle, sans compter tous les commentaires sur notre page Facebook reflétant la domination de la société patriarcale.

90% des violences sexuelles sont subies par des femmes et 90% des auteurs  sont des hommes

JP : Pourquoi n’avoir rien organisé autour du phénomène #balancetonporc et #metoo ?

Ju : Nous n’avons rien organisé autour de #balancetonporc et #metoo puisque nous faisant parti du milieu féministe nous ne sommes pas surpris.e.s de cela. Ce n’est pas une nouvelle qu’un énorme pourcentage de femmes se sont faites agresser sexuellement.
Ce qui est intéressant, c’est l’émergence de cette conscience au-delà du milieu féministe et les hommes surtout, voient l’ampleur de la fréquence de ces violences. Il y a eu une très faible visibilité des violeurs, très peu ont écrit un #metoo assumant d’avoir abusé d’une femme. Ensuite, au niveau des contre réactions, que les hommes osent parler de lynchage c’est très intense puisque quand on parle de lynchage le mot vient de la ségrégation quand des personnes noires se faisaient tuer par des groupes de blancs. Il y a un immense degré d’indécence. Ils ne pensent pas à la peur permanente subie par les femmes. Une étude sociologique a demandé ce dont les hommes aveitn le plus peur venant des femmes. Ils ont en grande majorité répondu « qu’elles se moquent de nous ». Elles quant à elles ont répondu majoritairement « qu’ils nous violent ou qu’ils nous tuent». 90% des violences sexuelles sont subies par des femmes et 90% des auteurs  sont des hommes. Il faut donc distinguer et dissocier le collectif de l’individu : on parle des agresseurs, il n’y a eu aucun propos disant que tous les hommes sont des violeurs. Il y a une sorte de lutte de classe des genres, qui s’affrontent pour obtenir les mêmes droits où actuellement l’une est systématiquement victime de l’autre.

JP :  Pensez-vous que notre société a un rôle sur la question du viol ?

Ju : Nous sommes dans une société patriarcale, où les hommes ne sont pas éduqués sur le même plan que les femmes. Prenons pour exemple la théorie de Gail Pheterson, auteure du Prisme de la prostitution et qui a analysé ses clients hommes cisgenres. Elle a établi qu’ils ne sont pas éduqués à ressentir de l’empathie de la même manière qu’une femme. Ils n’apprennent pas à se mettre à la place de l’autre et à en faire des autres ego, des acteurs de leur monde. Aussi, même quand ils aiment sincèrement, ils ont tendance à objectiver leur compagne. Il faut vraiment distinguer l’inné de l’acquis. Les hommes peuvent ressentir de l’empathie mais ils ne sont pas éduqués pour le ressentir. Et cela à un grand rôle sur l’acte du viol où l’homme est centré sur son propre plaisir.

JP :  Quel message aimeriez-vous adressez aujourd’hui à nos lecteurs?

Ju : Le féminisme ce n’est pas un gros mot, beaucoup de gens ont une vision caricaturale. Cette caricature est une manière de décrédibiliser et de ridiculiser un mouvement très important. Par ailleurs, il y a plusieurs branches dans le mouvement féministe, il suffit donc de s’y intéresser. On ne peut donc pas réduire ce militantisme à un féminisme, il y a des courants féministes. Aussi, chacun peut trouver son féminisme à soi.

Propos recueillis par Julie Paumerie

 

 

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