Déforestation à Bornéo : la disparition silencieuse de tribus autochtones

L’île de Bornéo est victime depuis plusieurs années de la déforestation massive, puisque c’est plus de 80% de sa surface boisée qui a disparu, au profit de plantations de palmiers à huile. La forêt primaire de Bornéo, au cœur de l’Insulinde, est le lieu de vie de nombreuses espèces endémiques et rares ; à tel point que l’île est classée parmi les zones les plus riches en biodiversité au monde. Pourtant, c’est une tout autre richesse qui intéresse les entreprises privées qui y installent des plantations de palmiers à huile à perte de vue, dont les fruits servent à produire la fameuse huile de palme. Peu chère et très rentable, car elle ne nécessite quasiment pas de main d’oeuvre, l’huile de palme fait l’objet d’un véritable business. Mais cela au détriment de la biodiversité, car on estime qu’il ne reste actuellement plus que 5% de forêt originelle et vierge. Véritable catastrophe écologique, la frénésie de l’huile de palme cache un scandale plus grand encore : celui de l’extinction du mode de vie traditionnelle de tribus autochtones. On assiste à un phénomène de « déguerpissement », les populations autochtones se voient dépouillées de leur terre. 

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Les indiens Penan

Les Indiens Penan sont une communauté de chasseurs-cueilleurs vivant au Sarawak, la partie malaisienne de l’île de Bornéo (on le rappelle, partagée entre 3 Etats). Traditionnellement nomades, la plupart des Penan, dont le nombre est de 10 à 12 000, sont aujourd’hui sédentarisés en communautés, mais continuent de dépendre étroitement de la forêt pour leur subsistance. Elle constitue pour eux à la fois un lieu de chasse, mais aussi une pharmacie géante où nombre de plantes possèdent des propriétés médicinales. Certains la qualifient même de « supermarché », tant elle constitue un écosystème qui assure leur survie


Déforestation : entre catastrophe environnementale et bafouement des droits humains

La déforestation massive a donc des conséquences catastrophiques pour cette communauté, qui voit son habitat mais aussi son « supermarché » détruits, ainsi que ses terres confisquées. L’Indonésie, dont l’île de Bornéo dépend pour une partie, est la zone où la vitesse de déforestation est la plus importante au monde : c’est plus de 17% de forêt qui ont été défrichés entre 2000 et 2005. Les causes de cette déforestation massive sont bien sûr l’huile de palme; mais on retrouve aussi le commerce du bois précieux, qui alimente l’Europe et la Chine. Mais à elle seule, l’huile de palme est responsable d’une diminution de la superficie des forêts de 1000 km2 à 200 aujourd’hui. Non seulement on assiste à un recul de la forêt catastrophique, mais les conséquences en terme d’écosystème sont tout aussi alarmantes. Il faut en effet voir tout écosystème comme une immense machine dont chaque rouage est aussi important qu’un autre ; et un seul dérèglement entraîne des conséquences sur la machine entière. Ainsi, en supprimant des forêts, on touche également au climat, à la qualité des végétaux, et donc aux espèces et ainsi de suite. On comprend mieux l’impact sur des populations comme les Penan, qui voient leur habitat changer du tout au tout.

Les conséquences de cette déforestation massive sont multiples, et toutes aussi alarmantes les unes que les autres. Un des risques réside dans la relation des indiens Penan à leur environnement. Animistes, ils possèdent un lien très fort et sacré à la nature; ils vénèrent les dieux et esprits de la forêt. Ce n’est ainsi pas uniquement leur base vitale qui leur est volée, mais aussi leur histoire, leur culture et leur identité. Leur territoire se résume aujourd’hui à 200 km2, dont entre 60 et 70km2 de forêt vierge .

défores Des kilomètres de forêt rasée au profit de cultures de palmiers à huile. Crédit : ©Green Peace

Mais enfin, la déforestation touche aux droits les plus élémentaires des populations autochtones. Dépouillées de leurs terres, elles luttent -le plus souvent en vain- pour faire reconnaître leur droit à la terre. Contre elles, les entreprises transnationales qui font pression sur le gouvernement afin d’obtenir des concessions. Bien qu’elles soient présentes sur ces terres depuis des centaines d’années, les populations autochtones du Sarawak ont toutes les peines pour le prouver. Elles se retrouvent dépouillées de leurs terres ancestrales, lieu de vie mais aussi de l’agriculture. Petit à petit, leur territoire se réduit au profit de plantations de palmiers à huile. Même après le passage des entreprises, les terres restent stériles du fait des pesticides et de la monoculture.

La déforestation cache plusieurs scandales : entre urgence climatique et transgression des droits de l’homme, l’île de Bornéo fait face à de réels risques, que le gouvernement ne semble pas voir – ou vouloir voir. 


Quelles actions pour se défendre

Contre les entreprises forestières qui dévorent petit à petit leur territoire, les moyens de défense des Penan sont assez limités. Surtout dans un pays où la corruption règne, et où les pouvoirs publics sont inefficaces. Ils construisent ainsi des barrages de bois sur les routes de terre ; mais on imagine que face aux imposants bulldozers, ils s’avèrent inefficaces. Ces barrages ont plus une utilité symbolique en leur servant à marquer leur territoire. Puisqu’ils ne possèdent aucun titre de propriété ni aucun document prouvant qu’ils sont sur ces terres depuis des centaines d’années, ces barrages laissent en quelque sorte une empreinte physique de leur propriété. Pourtant, ils pourraient se défendre grâce à leurs redoutables flèches empoisonnées, qui peuvent tuer un homme en quelques minutes. Mais les Penan sont un peuple pacifiste, et ne s’autorisent à utiliser le poison qu’en cas d’attaque. Bernard, un journaliste (“Passe moi les jumelles”, 2002, Les Archives de la RTS), qui s’est rendu plusieurs fois sur l’île parmi les Penan à plusieurs années d’écart, note une évolution : au début des années 2000, jamais un Penan n’aurait pensé à utiliser cette arme contre un autre homme. Aujourd’hui, la situation est telle que les indiens sont obligés d’être plus agressifs ; même si aucun accident majeur n’a encore été reporté. Bref, face aux bulldozers capables d’abattre des kilomètres de forêts en quelques heures, les Penan ne peuvent protester qu’au moyen de bâtons qui constituent symboliquement un barrage.

indien barrage Lors d’un blocus, les Penan, armés de sarbacanes, bloquent la route alors que des camions de la compagnie forestière Shin Ynag approchent. Crédit : © Survival

Depuis plusieurs années, le monde international se sensibilise au sort de l’île de Bornéo. Des organisations internationales, nombreuses, font campagne afin de récolter des fonds pour épauler les Penan dans leur combat. Le Fonds Bruno Manser en fait partie. Il a été fondé par l’activiste écologiste suisse du même nom, qui a vécu parmi les Indiens pendant plus de dix ans. Dans les années 2000, il a disparu dans de mystérieuses conditions au Sarawak, déclenchant toute une campagne de sensibilisation et de protestation. Aujourd’hui, le fonds soutient les indiens à travers une aide juridique et les épaules pour faire reconnaître leur droit. Face aux compagnies multi-millionnaires, les batailles sont rudes ; mais marquées par certaines victoires. En 2001, un tribunal du Sarawak a pour la première fois décidé que les droits territoriaux autochtones ne pouvaient pas s’étendre exclusivement sur des terres exploitées en agriculture, mais également sur des zones de forêt primaire. En revanche, si certains jugements sont favorables envers les Penan, cela n’empêche pas certains compagnies d’exploiter et de détruire ces terres, pourtant reconnues comme lieu de vie des Indiens. Les associations tentent également de lutter contre la destruction de l’habitat de ces populations au moyen de pétitions adressées à Taib Mahmud, chef du gouvernement au Sarawak. Les autorités publiques continuent tout de même à remettre des concessions ainsi que des licences de plantations pour la culture de palmiers à huile. La législation malaise exige que les autochtones revendiquant des droits territoriaux prouvent qu’ils occupaient la région avant 1958. Ils doivent documenter l’utilisation et les limites de leurs territoires au moyen de cartes ; ce qui n’est pas simple du tout pour une population autochtone utilisant le droit coutumier. Le gouvernement fait donc barrage à la revendication des droits des autochtones, si ce n’est prendre une position de passivité face à la situation. Certains activistes écologistes sont même sur “liste rouge” et ont interdiction de pénétrer au Sarawak. La voie judiciaire semble bloquée pour les Indiens Penan qui, sans l’aide de certains organisations internationales, ne peuvent fournir les moyens pour prouver qu’ils sont propriétaires de ces terres qu’ils occupent pourtant depuis des centaines d’années.

indien penan  Un Indien Penan marque ses terres au moyen d’une pancarte. Crédit: ©Fond Bruno Manser

Enfin, une des dernières solutions envisagées pour empêcher le dépouillement des terres des Penan serait entre les mains du consommateur. Depuis quelques années, une véritable sensibilisation sur l’huile de palme circule à travers le monde, mettant en avant les conséquences néfastes multiples liés à sa consommation, et notamment celles environnementales . Mais il faut désormais avoir conscience que ce sont également des modes de vies traditionnels, des vies humaines qui dépendant de notre mode de consommation.

Emmanuelle Rivet

Pour aller plus loin…

Site officiel du Fond Bruno Manser : https://www.brunomanser.ch/fr/homepage/

Vidéo Youtube « Alerte à la forêt de Bornéo », 2002, Les archives de la RTS : https://www.youtube.com/watch?v=5Yy0uU1G_DI

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