Retour sur le mouvement de contestations au Chili

Depuis le 18 octobre, suite à une hausse des titres de transports que le gouvernement a aussitôt supprimée, un large mouvement social s’oppose au pouvoir politique et au système économique en place. Ces manifestations sont révélatrice de fractures sociales du Chili.

Le spectre de la dictature

La dictature demeure très présente dans les esprits, tel un traumatisme de masse. Le système économique actuel chilien est d’ailleurs en grande partie hérité de Pinochet qui, en suivant le modèle économique libéral, a privatisé la plupart des entreprises et des services publics. Le régime avait aussi interdit les syndicats et les négociations salariales. À la fin de la dictature, 20% de la population se partage 80% des richesses du pays. Le système des retraites est aussi hérité de la dictature de Pinochet : les Chiliens placent 10 % de leurs salaires chez les Administrations des fonds de pensions (AFP) qui placent le tiers des cotisations en Bourse ou dans de grandes entreprises, sous forme d’investissements. Seulement 40 % des cotisations sont redistribuées sous forme de retraites, déterminées par la fluctuation des marchés. En 2017, plus de 90 % des retraites sont inférieures à 233 dollars mensuels. Sebastian Piñera a annoncé le 15 janvier qu’il allait transmettre au Congrès un texte destiné à réformer le système des retraites, dans le but de répondre aux demandes des manifestants, mais la colère populaire n’en est pas plus apaisée.
Il est difficile de faire le deuil de la dictature puisqu’un devoir de mémoire reste inaccompli. On compte au moins 279 personnes assassinées ou disparues pendant les dix-sept années de dictature et Pinochet n’a jamais répondu de ses crimes : jugé en 2005 pour l’opération Condor, il est relaxé par la Cour suprême, les plaintes des familles des victimes étant jugées « irrecevables ».
En 2018, le gouvernement a osé proposer qu’on laisse les criminels trop vieux ou malades sortir de prison, alors que seuls 22 % des disparitions et des exécutions recensées officiellement sous la dictature ont connu des suites judiciaires entre 1995 et 2018. De nombreuses familles, ayant perdu des proches, continuent de demander justice et doivent parfois faire face à des ministres eux-mêmes leaders pour le « Si » au référendum de 1988 : contre la destitution de Pinochet et contre le retour à un régime démocratique parlementaire. Ce fût le cas de certains des ministres de Sebastian Piñera, président depuis mars 2018, lors de son 1er mandat de 2010 à 2014.
Envoyer l’armée dans la rue, comme l’a fait Piñera le 19 octobre en déclarant l’État d’urgence, vient réveiller directement la peur du régime (Le Monde). Le gouvernement socialiste de Michelle Bachelet, en place de 2006 à 2010, puis de 2014 à 2018, avait promis de déclarer caduque la Loi d’amnistie, un décret adopté par le régime Pinochet en 1978 pour empêcher que les personnes soupçonnées d’avoir commis des violations des droits humains entre le 11 septembre 1973 et le 10 mars 1978 ne soient traduites en justice, mais cette loi est toujours en discussion au Parlement.

Discrimination de genre

Le 20 octobre, l’artiste de rue « La Mimo » est retrouvée pendue à une grille : elle aurait été vue vivante pour la dernière fois lors de son arrestation par des militaires qui l’auraient violée et torturée (Libération). Le 21 novembre, la journaliste Albertina Martinez Burgos est découverte à son domicile, poignardée à mort, son appareil photo et son ordinateur manquant, alors qu’elle publiait la veille sur sa page Facebook des photographies de manifestations. Le mouvement féministe Ni Una Menos accuse le gouvernement d’être impliqué dans ces deux morts suspectes. Ces deux morts, dont l’origine demeure toutefois incertaines, ont été dressé en symbole de la violence faite aux femmes (L’Obs). Le 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, la protestation du collectif féministe chilien Las Tesis s’est exprimée en manifestation et depuis Un violador en tu camino est devenu l’hymne mondiale contre l’oppression et la violence faites aux femmes. Le 26 novembre, des milliers de personnes manifestent à Santiago pour le droit des femmes.
Au Chili, le divorce est légal depuis 2004 et l’avortement a été partiellement légalisé en 2017, par le gouvernement de Michelle Bachelet. La « ley tres causales » permet d’avorter dans trois situations : danger pour la vie de la mère, foetus non viable et viol. En 2018, les partis de droite font adopter par le Parlement le concept d’objection de conscience institutionnelle permettant aux cliniques privées de refuser de pratiquer l’avortement. En France, depuis 1975, les médecins, sages-femmes ou infirmiers peuvent aussi avoir recours à la « clause de conscience » s’ils refusent de pratiquer l’avortement.
Par ailleurs, le pays compte encore le plus faible taux de femmes actives d’Amérique latine, avec 40 % de femmes qui travaillent. De plus, on note de grandes différences de salaire entre les hommes et les femmes (de l’ordre d’un tiers pour le même emploi et la même qualification). En 2019, moins de la moitié des femmes ont accès à une activité rémunérée et 31 % travaillent sans contrat, ni protection sociale ou de santé. Pour l’accès à la santé, les femmes s’exposent à des discriminations des assurances privées à cause des éventuelles grossesses. Enfin, si le gouvernement de Michelle Bachelet était paritaire, celui de Sebastian Piñera ne compte que 18% de femmes.

Le droit des minorités

Le 14 novembre, des manifestations ont lieu dans plusieurs villes pour commémorer, un an après, la mort de Camilo Catrillanca (Le Monde), un indigène mapuche de 24 ans, tué en Araucanie par la police d’une balle dans la nuque. Ce mois de janvier a été aussi commémoré le 12ème anniversaire de la mort de Matías Catrileo, un jeune mapuche de 22 ans, tué le 3 janvier 2008 par un tir de Carabinero (cooperativa.cl). À Santiago, plusieurs milliers de participants brandissant des drapeaux mapuches se rendent sur la Plaza Italia, où ils installent une guñelve géante, l’étoile symbolique des Mapuches et où ils placardent des affiches du visage de Camilo Catrillanca. Des affrontement ont lieu à Temuco, capitale de l’Araucanie, où vivent la majorité des Mapuches. Les Mapuches sont un peuple indigène qui représente près de 10% de la population chilienne. Ce peuple, depuis l’arrivée des colons espagnols, a perdu 95% de son territoire au profit de grands groupes exploitant les ressources forestières et hydrauliques. Les Mapuches sont en lutte contre l’État pour récupérer leurs terres. Si certains groupes sont radicalisés, la majorité des Mapuches protestent pacifiquement, en occupant illégalement les terres privées qu’ils considèrent être les leurs. L’État, prétendant lutter contre le terrorisme, a alors fortement militarisé la région et a mis en place une sévère répression contre les Mapuches, largement condamnée par les défenseurs des droits de l’Homme et l’ONU, qui a mis en place une déclaration des droits des peuples autochtones depuis 2017. (Déclaration ONU)

Rassemblement autour du Wiphala et du Wenufoye, symboles des peuples autochtones des Andes et des mapuches. ©Andrès Cruz

La violence de la répression policière

La répression des manifestants est extrêmement violente et ne tarde pas à être dénoncée par les ONG. Des gaz lacrymogènes, des canons à eau, des pistolets à billes sont utilisés de manière excessive et abusive contre les manifestants. Les forces de l’ordre se sont aussi rendues coupables de violences sexuelles sur les manifestants. Lors de la nuit du 21 au 22 octobre, Josué Maureira, étudiant en médecine âgé de 23 ans, a été torturé, violé et menacé de mort par les policiers, alors qu’il se trouvait en garde à vue. Le 23 octobre, Alex Núñez, 39 ans et père de 3 enfants, est mort des suites d’un passage à tabac aux mains des carabiniers.
L’important nombre de blessures aux yeux a fait de l’éborgné un symbole des manifestations chiliennes. Les munitions causant ces blessures sont constituées de 20% de caoutchouc et de 80% de silice, de sulfate, de baryum et de plomb, ce qui les rend aussi dure « qu’une roue de skate ». Des données de l’Université du Chili, de la société chilienne d’ophtalmologie, de BMJ et des carabiniers, recoupées par l’Agence France Presse, indiquent qu’entre le 19 octobre 2019 et le 18 novembre 2019, 285 personnes sont blessées aux yeux par les tirs de chevrotine, dont 48% connaissent une baisse sévère de la vision. Par comparaison, 261 personnes ont souffert des mêmes lésions dans le monde entier entre 1990 et 2018. Les blessures oculaires en manifestation sont en forte hausse : on compte en France, en 2018, début de la période « Gilets jaunes », 25 cas de blessures oculaires causées par des lanceurs de balles de défense (LBD) contre un cas en 2017. (Le Monde)
Le 21 novembre, de nouvelles manifestations ont eu lieu dans le pays, pour protester contre l’usage de la torture par les policiers contre les manifestants.

Les ONG dénoncent

Le 7 novembre 2019, l’Institut national des droits de l‘homme a entrepris 181 actions judiciaires pour homicide, tortures, violences sexuelles possiblement commises par des membres des forces de l’ordre ; et le 21 novembre, l’INDH avait déposé 384 plaintes pour des violations des droits humains commises par les forces de l’ordre contre les manifestants. Le même jour, Amnesty International publiait un rapport dénonçant « la répression extrêmement violente », « inédite » depuis la dictature de Pinochet, accusant le gouvernement chilien et les chaînes de commandement de l’armée et de la police de chercher à blesser volontairement les manifestants, notamment en utilisant des armes à feu à balles réelles, malgré des lois internationales qui interdisent de les utiliser pour disperser les manifestations (Amnesty). Le 13 décembre, la délégation de l’ONU remet un rapport dans lequel elle conclut que les forces de sécurité se sont rendues coupables de graves violations. Le rapport documente notamment 350 cas de blessures aux yeux, 113 cas de torture et de passages à tabac et 24 cas de viols ou de violences sexuelles. (Le Monde) Les ONG accusent aussi le gouvernement de s’opposer à l’action des défenseurs des droits humains : les autorités ont fait obstacle à plusieurs reprises au travail des avocats, des défenseurs des droits humains et du personnel médical, leur refusant l’accès à des commissariats ou à des établissements hospitaliers. Amnesty International dénonce notamment la blessure de Jorge Ortiz, représentant de l’INDH, qui, le 29 octobre, a reçu six plombs, alors qu’il remplissait sa mission d’observateur lors d’une manifestation qui se déroulait sur une place de Santiago. (Amnesty)

Des occidentaux pour former les forces chiliennes…
Une collaboration a été mise en place entre la France, le Royaume-Uni et le Chili, afin que ces trois occidentaux apprennent aux Carabineros comment rétablir efficacement l’ordre public. Le programme consiste en une analyse des protocoles, des techniques et des stratégies qui s’utilisent dans les opérations de contrôle de l’ordre public. Sebastian Piñera espère, donc, faire ressembler ses forces armées aux forces de l’ordre occidentales, qui doivent lui apparaître comme le meilleur modèle de l’ordre public…

Sources

  • Jacqueline West, South America, Central America and the Carribean, 2002, Routledge
  • Franck Gaudichaud, « Chile’s day of women », Le monde diplomatique