En Biélorussie, une révolution pacifique est en cours !

Par Aleksandra

Depuis trois mois, une révolution pacifique est en cours en Biélorussie. Le peuple demande le départ du dictateur Alexandre Loukachenko, l’organisation d’élections libres et le rétablissement d’un système démocratique.

Les femmes biélorusses contre Loukachenko

La révolution biélorusse surprend par l’importance du rôle moteur joué par les femmes. En effet, les Biélorusses se sont tout d’abord mobilisé.e.s autour de Svetlana Tikhanovskaïa, épouse d’un opposant emprisonné et mère de famille sans aucune expérience politique. Avec l’aide de Maria Kolesnikova et Veronika Tsepkala, engagées initialement dans les campagnes de deux candidats masculins écartés de la course présidentielle, elle a réussi à attirer lors de ses meetings électoraux des foules extraordinaires. Ainsi, à Minsk, la capitale, plus de 60 000 personnes sont venues manifester leur soutien aux trois femmes. Ensuite, suite à la déclaration par Loukachenko le 9 août de sa victoire aux élections présidentielles pour la sixième fois consécutive, les femmes biélorusses sont devenues des actrices incontournables des manifestations d’opposition. En portant des fleurs blanches et rouges ou en s’habillant avec des vêtements pailletés, les femmes donnent aux protestations un caractère pacifique et festif, incitant les personnes plus hésitantes à descendre dans la rue. Durant ces manifestations de femmes, des personnalités importantes, telles que Svetlana Aleksievitch, prix Nobel de littérature, ou Nina Baguinskaïa, l’une des militantes les plus connues du mouvement de protestation contre Loukachenko, font preuve d’un engagement remarqué. Ainsi, les femmes biélorusses jouent un double rôle, d’abord en insufflant la dynamique du mouvement et ensuite en dictant le caractère et la forme que doit prendre cette révolution.    

         Ce rôle primordial des femmes dans la révolution biélorusse contraste avec la place qui leur est traditionnellement assignée dans la société. En effet, bien que le travail des femmes soit relativement encouragé, celles-ci sont habituellement écartées des postes de pouvoir et de direction. Par ailleurs, l’implication des femmes dans la révolution se heurte également au discours patriarcal traditionnellement tenu par Loukachenko, qui encore quelques jours avant les élections affirmait que les Biélorusses ne voteront pas pour une femme. Les évènements qui ont suivi montrent nettement à quel point le dictateur se trompait. Par ailleurs, il faut rappeler qu’en 2019, Loukachenko a bloqué en personne l’adoption d’un projet de loi visant à lutter contre les violences familiales et conjugales, s’attirant de la sorte le mécontentement de nombreuses femmes biélorusses. 

La répression violente d’un mouvement pacifique 

La révolution pacifique qui en cours en Biélorussie est violemment réprimée par le régime de Loukachenko. Tout d’abord, les opposant.e.s sont victimes de nombreuses violences physiques, qui commencent à s’inscrire dans le paysage de la vie quotidienne. Durant les manifestations, des opposant.e.s sont matraqué.e.s, blessé.e.s, mutilé.e.s. Dans les premiers jours de la révolution, quelques cas de tortures ont été relevés et cinq personnes sont décédées, selon les chiffres de l’organisation de défense des droits de l’homme Zweno. La police anti-émeutes (OMON) utilise de plus en plus souvent contre les manifestant.e.s des canons à eau, des balles en caoutchouc ou des grenades assourdissantes, qui peuvent blesser grièvement. Par ailleurs, les arrestations ne cessent de se multiplier, comme le montrent les chiffres. Dans les premiers jours des protestations, plus de 7 000 personnes furent emprisonnées, et depuis, des centaines de personnes sont régulièrement arrêtées lors des manifestations. À titre d’exemple, l’organisation de défense des droits de l’homme Vyasna note que le dimanche 25 octobre plus de 300 personnes furent arrêtées à Minsk et dans d’autres villes biélorusses. Les arrêté.e.s de Minsk sont amené.e.s dans la prison d’Okrestino, devenue tristement célèbre, pour ensuite être réparti.e.s dans les autres prisons de la capitale. Les récits sur les conditions de détention difficiles abondent. De plus, le nombre important d’enlèvements inquiète. Les opposant.e.s au régime de Loukachenko sont enlevé.e.s chez eux ou dans les rues, pour ensuite être enfermé.e.s en prison ou bien forcé.e.s à l’exil, comme par exemple Maria Kolesnikova, qui fut kidnappée dans les rues de Minsk par des hommes masqués et conduite à la frontière ukrainienne. En cours de route, elle réussit toutefois à détruire son passeport, empêchant ainsi son expulsion du pays. Aujourd’hui emprisonnée, Maria Kolesnikova risque désormais 5 ans de prison pour avoir porté « atteinte à la sécurité nationale ». Ces enlèvements et arrestations sont souvent le fait d’unités spéciales, composées d’hommes cagoulés et habillés en civil, qui circulent dans des fourgons non immatriculés. Par ailleurs, dans les répressions conduites par le régime de Loukachenko, les journalistes semblent être une cible privilégiée. Alors même que les médias publics véhiculent une propagande féroce, les journalistes indépendant.e.s, étranger.ère.s comme biélorusses, voient leurs accréditations retirées, parfois même de façon rétroactive. De nombreux.ses journalistes sont arrêté.e.s et font l’objet de procès expéditifs et mal organisés, durant lesquelles les preuves d’innocence sont complètement ignorées. En effet, la justice demeure largement au service de Loukachenko, contre les journalistes tout autant que le reste de la population.

         Face à cette situation, nombreux.ses sont celles et ceux qui tentent d’alarmer l’opinion internationale sur les violations des droits fondamentaux commises par le pouvoir biélorusse. Le 4 septembre, Svetlana Tikhanovskaïa, réfugiée en Lituanie, s’est exprimée devant le Conseil de sécurité des Nations Unies pour dénoncer les violations des droits de l’homme perpétrées contre les manifestant.e.s pacifiques. En Biélorussie, les différentes organisations de défense des droits de l’homme tentent, malgré les contrôles fréquents et les pressions croissantes des pouvoirs publics, de sensibiliser sur les droits de l’homme et d’alerter sur la situation en Biélorussie. Enfin, le 28 octobre, Amnesty International a transmis au pouvoir biélorusse une pétition signée par plus de 191 000 personnes du monde entier, demandant l’arrêt immédiat des répressions. 

« Je vis dans une autre Biélorussie »

Dans un reportage écrit pour un magazine polonais, la journaliste biélorusse Katerina Barushka est catégorique : depuis quelques temps, elle vit dans une autre Biélorussie ! En effet, la société biélorusse semble profondément et durablement transformée par une révolution dont la forme à la fois originale et moderne mérite d’être remarquée. Ainsi, la révolution biélorusse s’organise comme une sorte de toile immense et autogérée, sans hiérarchie ni véritable leader. Cette autogestion permet l’implication de chacun et chacune dans la progression et l’évolution du mouvement. Les nervures du réseau de la révolution apparaissent spontanément, et se développent de façon organique. En ce sens, le développement d’une « révolution au pied des tours » (Le Monde, 19 septembre 2020) est significatif. Partout à Minsk, dans les cours intérieures des grands immeubles, apparaissent des petites communautés de voisins, qui se rassemblent à l’occasion de réunions festives et ludiques, durant lesquelles alternent spectacles, concerts et ateliers de dessins. Plus profondément, ces soirées de voisinage permettent aux Biélorusses de tisser des liens nouveaux, d’échanger leurs idées politiques et de réaffirmer leur opposition au régime de Loukachenko. Elles favorisent la création d’une conscience politique nouvelle et d’un sentiment d’appartenance alternatif. Ainsi donc, moins visible que les manifestations massives, cette mobilisation à l’échelle des cours d’immeubles remodèle pourtant pleinement la société biélorusse.  

         Cette transformation de la société biélorusse se répercute sur la diffusion des idées liées aux droits de l’homme. Aujourd’hui, les Biélorusses s’approprient ces idées, qui deviennent les objets d’une discussion et d’une défense commune. Ainsi, interrogé par la journaliste biélorusse Kseniya Halubovich (Biélorussie : chronique d’une révolution) à l’occasion d’une manifestation, le célèbre défenseur des droits de l’homme Alès Bialiatski s’enthousiasme sur le fait que les slogans favorables aux droits fondamentaux ont été adoptés par le grand public et qu’ils ne sont plus uniquement le fait d’un petit groupe de militant.e.s. À ce titre, il est utile de se rappeler qu’Alès Bialiatski dans un reportage diffusé sur Arte en 2015 (Biélorussie, une dictature ordinaire) constatait que pour une partie importante des Biélorusses, les notions de liberté et de droits fondamentaux ne veulent rien dire. L’évolution des mentalités, inéluctable et majeure, n’épargnera pas le dictateur Loukachenko.

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