L’Alliance des Femmes du Don : « les associations montrent les faiblesses de l’État russe »

Lors d’une conférence ayant eu lieu le 22 février 2018, l’AJ Sorbonne a pu rencontrer Elena et Valentina, membres et représentantes de l’Alliance des Femmes du Don, ONG russe composée uniquement de bénévoles. Harcelées par le gouvernement au titre d’une loi sur les « agents étrangers », elles avaient créé cette association au départ au titre de l’entraide entre Russes et Tchétchènes pendant les guerres des années 90. Après la conférence, le public a pu poser quelques questions aux intervenantes.

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Comment les membres de l’organisation arrivent-elles à vivre en travaillant ? De quels financements bénéficient-elles ?

L’organisation ne reçoit plus de financements de l’étranger ni de la part de l’État russe car l’organisation a été enregistrée en tant qu’agent de l’étranger. Elle fonctionne donc essentiellement grâce aux dons privés. De plus, l’organisation est composée uniquement de bénévoles et ne compte aucun salarié.

Pourquoi cette qualification d’agent de l’étranger ? Quels sont les critères justifiant cette qualification ?

Plusieurs éléments sont à prendre en compte. Premièrement, l’organisation par le passé recevait des financements de l’étranger mais ce n’est plus le cas actuellement. Ensuite, dans la loi de 2013, sont prévus deux critères justifiant cette qualification d’agent de l’étranger : il faut que l’organisation reçoive des financements de l’étranger et qu’elle mène des activités politiques. Toutefois, le deuxième critère peut interroger en ce sens que l’Alliance des Femmes du Don se présente comme une organisation menant des activités associatives et civiques uniquement. De plus, la législation russe est très vague et ne définit pas ce qu’est une activité politique. La Cour constitutionnelle russe s’est prononcée sur cette question dans une série d’affaires. Une affaire est particulièrement intéressante : une ONG a tenté de s’enregistrer elle-même en tant qu’agent de l’étranger car elle estimait remplir les deux critères précités mais le ministère de la Justice a déclaré que cette mention « agent de l’étranger » ne concernait pas cette ONG. C’est ce qui explique que les Femmes du Don ne pensaient pas être concernées par cette législation jusqu’à ce qu’elles soient enregistrées en tant qu’agent de l’étranger sans leur accord.

La défense des droits humains : est-ce une activité politique ?

En russe, la distinction qui est opérée en anglais entre « policy » et « politics » n’existe pas. Les associations sont considérées comme menant des activités politiques en ce qu’elles montrent les faiblesses de l’État russe à l’ennemi, aux autres États. La fondation a soutenu cinq projets au Nord de la Russie et aucune activité politique n’a été réalisée. De plus, même l’activité culturelle qu’est le théâtre a été déclarée comme étant une activité politique alors que la Cour constitutionnelle russe distingue entre activité culturelle et activité politique.

Quelles sont les autres contraintes que l’organisation rencontre depuis qu’elle a été enregistrée en tant qu’agent de l’étranger ?

L’organisation doit écrire de plus en plus de rapports mais ce n’est pas le problème principal que pose cette mention d’agent de l’étranger. Le véritable problème vient de la connotation du mot « agent » en russe. Ce mot renvoie à l’idée d’espion et cela crée de la méfiance à l’égard de l’organisation. Ainsi, cette mention ferme les portes de l’organisation qui ne peut plus travailler avec la police locale, les écoles ou encore les autorités de l’État. Les représentantes de l’organisation ont aussi déclaré qu’elles étaient venues à Paris en connaissant les risques, ce voyage étant à la fois un risque mais aussi une protection pour elles.

L’organisation travaille-t-elle avec d’autres ONG ?

Oui, l’organisation travaille avec toutes les autres ONG enregistrées sur le même registre. L’idée étant qu’être enregistrée sur ce registre est un gage de qualité du travail de ces organisations.

Qu’est-ce qui donne des forces à ces femmes ?

La Russie ayant une image de pays très dur et agressif, il est difficile de montrer que la politique suivie par le pays ne traduit pas ce que pense la population. Ce qui les aide à tenir, c’est la compassion et l’amitié qui se crée au-delà des frontières avec leurs amis tchétchènes et ukrainiens. Les représentantes de l’organisation ont toutefois bien spécifié qu’elles n’étaient pas en quête d’une aide financière. Ce qui les a marqué est le soutien qu’elles ont reçu en venant en France. Ce soutien a trouvé une illustration dans le cadre de la procédure pénale engagée contre Valentina suite à une publication qu’elle avait fait en Russie. Amnesty International France avait écrit des courriels prenant sa défense. Après 12 ans de procédure, la Cour Européenne des Droits de l’Homme a finalement donné raison à Valentina et a conclu à la violation par la Russie de l’article 10 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme relatif à la liberté d’expression.

Quelle est leur plus grande fierté ?

Pour les 20 ans de l’organisation, a été publié un calendrier comprenant des photos de leurs activités. Voir les photos de leurs missions et de leurs projets les a rendu très fières.

De quoi l’organisation a-t-elle besoin pour continuer son action ?

L’organisation aurait besoin d’une aide financière car elle ne subsiste que grâce aux dons privés. De plus, le journal doit paraître toutes les semaines ce qui engendre aussi un coût supplémentaire. Il est donc assez dur de survivre. Le journal, comme l’organisation, ne compte aucun salarié et ne reçoit aucun financement permanent.

Quel est l’avenir de l’organisation ?

D’autres projets sont en cours notamment l’institution d’un dialogue entre l’Ukraine et la Russie parce que cette frontière sépare les pays mais elle sépare surtout les populations.
L’organisation est aussi très engagée dans la lutte contre les violences conjugales, cette pratique étant courante en Russie. L’organisation est donc venue en France afin de s’en inspirer. La France agit pour mettre fin aux violences conjugales en mettant en place des maisons des femmes et des centres d’hébergement. Ainsi, l’organisation essaye de travailler avec le législateur russe tout en s’inspirant de ce que les représentantes ont vu en France.

Propos recueillis par Annerose Drucyla et Belkezzi Morjan

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